Culture, montagne, sécurité… Comment la presse française et anglo-saxonne parle de Grenoble

Publiée le 28 novembre 2020

Thibault Daudigeos, professeur et coordinateur de la chaire Territoires en transition de Grenoble école de management (GEM), présente en avant-première (1) le résultat de son étude “Les mots de la métropole”: une analyse de l’image de l'agglomération grenobloise dans la presse nationale quotidienne française et anglo-saxonne depuis 1945. Interview

Thibault Daudigeos, professeur et coordinateur de la chaire Territoires en transition de Grenoble école de management (GEM), publie l'étude “Les mots de la métropole”: une  analyse de l’image de Grenoble dans la presse nationale quotidienne française et a

Tout d'abord, pourquoi une telle étude ?

J'ai beaucoup travaillé en sociologie des organisations, notamment sur la question des marqueurs et je trouvais intéressant d'amener mon expertise sur ce sujet qui me tient à coeur. Car je suis assez heurté par la divergence des avis que l'on peut avoir de Grenoble de la part de ceux qui habitent cette ville et de la part de la presse notamment.

Comment avez-vous procédé ?

Nous avons utilisé un algorithme permettant d'analyser de grandes quantités de données textuelles, en l'occurrence les articles de la presse quotidienne nationale française et de la presse anglo-saxonne. Nous avons ainsi collecté de nombreuses archives de 1945 jusqu'à 2020 qui parlent de Grenoble, soit 7500 articles numérisés. Et nous avons fait la même chose pour la métropole de Rennes, qui est comparable à la métropole de Grenoble par la taille, afin de révéler leurs spécificités. L'algorithme a ensuite repéré les thèmes dominants associés à ces deux villes à travers le temps. Pour Grenoble, on a donc interrogé les grands clichés qui semblent localement lui coller à la peau, que sont l'innovation, l'insécurité, le sport, la montagne ou encore la pollution, pour voir s'ils se retrouvaient bien dans la presse et si de nouveaux thèmes émergeaient.

Et donc, que révèle votre étude ? Notre territoire est-il vraiment perçu en France et à l'étranger comme une terre d'innovation, ou de sports par exemple ?

Notre étude révèle que notre territoire est, avant toute autre qualification, perçu comme une véritable scène culturelle en France, mais que cela est également valable pour des métropoles de taille comparable, comme Rennes notamment. Il y a donc de quoi capitaliser là-dessus, car même si elle n'est pas spécifique, cette image est acquise.

Elle révèle aussi que le marqueur de terre d'innovation est très ancien puisqu'il court sur toute la période étudiée. On est donc là encore sur une image profondément acquise aussi bien au niveau national qu'à l'étranger. Néanmoins, on remarque une évolution du triptyque “industrie-université-recherche” depuis les années 90, au profit de l'université et au détriment de l'industrie.

En revanche, si l'image de Grenoble comme terre de sport et de montagne est bien perçue au niveau international, grâce à l'attractivité des Alpes, au rugby et aux stations de ski notamment, cette spécificité n'est absolument pas prédominante au niveau national sur toute la période étudiée. De faibles occurrences montrent que notre territoire est connu pour l'alpinisme durant l'après-guerre et que la ville fait parler d'elle pour l'aménagement de ses stations à partir des années 60. Puis, à partir des années 90, les occurrences concernant la montagne sont surtout liées à la mise en évidence d'un environnement contraignant. Enfin, ces thèmes du sport et de la montagne semblent totalement s'effacer à partir de 2014, mais au profit d'un nouveau marqueur que l'on voit apparaître en 2020 : celui de l'art de vivre. On peut imaginer que la métropole de Grenoble est en train de rattraper des villes comme Lyon ou Bordeaux, qui dans les années 2000 ont commencé à devenir des villes touristiques. On assiste peut-être à une phase où les Français prennent conscience que Grenoble est pionnière dans la façon de vivre la transition énergétique, avec pour bénéfice un certain confort de vie.

Qu’en est-il de l'image d'une ville polluée, en proie à l'insécurité ? Ces clichés sont-ils réels ou encouragés par les médias ?

L'image de ville polluée est largement surestimée selon notre étude. Le terme n’apparaît que 130 fois sur les 7500 articles depuis 1945, avec davantage d'occurrences entre les années 95 et 2013 marquées par des problèmes liés à la circulation notamment. Mais depuis 2014, cela n'apparaît plus du tout, peut-être, là encore, à la faveur des politiques volontaristes qui ont été menées pour un meilleur environnement.

Quant au marqueur de l'insécurité, il n'est quant à lui pas propre à Grenoble mais il court néanmoins sur toute la période étudiée, avec des faits divers marquants et des affaires politiques : les années 60 sont marquées par des attentats liés à la guerre d'Algérie, les années 70 par le proxénétisme, les années 80 par les affaires judiciaires liées au mandat de l'époque. Mais après 2010 et le discours de Grenoble du président Nicolas Sarkozy, il se passe quelque chose de très spécial : on assiste à une véritable explosion des articles qui associent notre territoire à la violence urbaine. Il y a donc là une décorrélation entre la perception de la violence et sa réalité. On parle donc de marqueur depuis le discours de Nicolas Sarkozy car les images des médias sont performatives : plus vous associez Grenoble à l'insécurité, plus les gens finissent par la ressentir.

(1) L'étude "Les mots de la Métropole" sera publiée en intégralité fin janvier sur le site internet de la chaire "Territoires en transition" de Grenoble école de management